Beaucoup de dirigeants ont accueilli la directive Omnibus avec soulagement, et on peut le comprendre. Publiée au Journal officiel de l’Union européenne le 26 février 2026 et entrée en vigueur le 18 mars, elle relève les seuils d’assujettissement à la CSRD à 1 000 salariés et 450 millions d’euros de chiffre d’affaires net, avec des critères devenus cumulatifs. L’effet est massif : d’un périmètre initial d’environ 50 000 entreprises européennes, dont près de 7 000 françaises, on passe à un ordre de grandeur de 10 000 entreprises en Europe et de 1 200 à 1 500 en France selon les premières estimations. Les PME cotées sur un marché réglementé, qui devaient entrer dans le dispositif, en sont sorties.
Le calendrier a également glissé. Les entreprises de la deuxième vague, qui devaient publier en 2026 sur l’exercice 2025, sont reportées à 2028 sur l’exercice 2027. Les États membres ont jusqu’à mars 2027 pour transposer le texte révisé, ce qui suppose pour la France de défaire une transposition déjà réalisée. Les normes ESRS allégées et le standard volontaire destiné aux entreprises hors périmètre, le VSME, doivent encore être finalisés par actes délégués.
Un point de vigilance avant de conclure quoi que ce soit : tant que la transposition n’est pas effective en droit français, les obligations issues du texte de 2022 continuent de produire leurs effets pour les entreprises déjà dans le champ. Sortir du périmètre à terme ne veut pas dire ne plus rien devoir aujourd’hui.
La demande ne vient plus du régulateur, elle vient des clients
C’est le point que la plupart des commentaires manquent. Pendant les trois années où la CSRD a structuré l’agenda des grands groupes, ceux-ci ont construit des dispositifs de collecte qui remontent leur chaîne de valeur. Ces dispositifs ne disparaissent pas parce que le seuil a changé. Une entreprise de 200 salariés qui fournit un donneur d’ordre soumis au reporting continuera de recevoir des questionnaires, des demandes d’indicateurs et des clauses contractuelles ESG.
La directive révisée a certes introduit un plafond limitant ce que les grandes entreprises peuvent exiger de leurs partenaires plus petits, en s’appuyant sur le standard volontaire. Mais un plafond réglementaire ne s’impose pas dans une négociation commerciale. Dans les faits, un appel d’offres qui demande un taux de fréquence des accidents, une politique de prévention formalisée et des données sociales n’a pas besoin d’une base légale pour être éliminatoire.
Le même mouvement se joue avec les banques et les assureurs, dont les propres obligations de reporting les conduisent à interroger leurs contreparties, et avec les acheteurs publics, qui intègrent progressivement des critères sociaux et environnementaux dans leurs marchés.
Le S est la partie que vous détenez déjà
Quand on parle de RSE, la conversation dérive presque toujours vers le carbone. C’est là que se concentrent les outils, les prestataires et l’attention. Résultat, le volet social est souvent traité en dernier, alors que c’est celui pour lequel une entreprise de taille moyenne dispose déjà de la matière.
Les indicateurs demandés sur ce volet ressemblent beaucoup à ce qu’un service RH ou QHSE produit chaque année : effectifs et types de contrats, répartition femmes hommes et écarts de rémunération, emploi de travailleurs handicapés, heures de formation, accidents du travail avec et sans arrêt, maladies professionnelles déclarées, absentéisme, dialogue social et accords signés, dispositifs de signalement et de prévention du harcèlement.
Autrement dit, le DUERP, le bilan social, la déclaration annuelle des travailleurs handicapés, le registre des accidents et le programme de prévention constituent déjà l’essentiel de la matière première. Ce qui manque en général n’est pas la donnée mais sa fiabilité et sa traçabilité : des définitions stables d’une année sur l’autre, une source unique par indicateur, et quelqu’un capable de dire d’où sort le chiffre quand un client le conteste.
Ce qu’il est raisonnable de faire maintenant
Pour une entreprise sortie du périmètre obligatoire ou qui n’y est jamais entrée, la bonne posture n’est ni de tout arrêter, ni de mener un projet CSRD complet dont personne n’a besoin.
Commencez par identifier qui vous demandera quoi. Regardez vos cinq principaux clients, votre banque, vos assureurs et les marchés publics auxquels vous répondez. Le format attendu se déduit de cette liste bien mieux que d’une lecture des normes.
Construisez ensuite un socle unique d’indicateurs, en vous appuyant sur le standard volontaire une fois disponible, plutôt que de remplir chaque questionnaire séparément. La plupart des entreprises perdent plus de temps à répondre douze fois à des variantes de la même question qu’elles n’en passeraient à structurer leurs données une bonne fois.
Fiabilisez ce que vous produisez déjà. Un taux de fréquence calculé sur un périmètre flottant, un effectif moyen approximatif, un absentéisme qui ne compte pas les mêmes absences que l’an dernier : ces approximations passent inaperçues en interne et sautent aux yeux d’un auditeur ou d’un acheteur.
Enfin, reliez la donnée à une trajectoire. Publier un taux de fréquence ne dit rien. Publier un taux de fréquence, l’objectif visé, les actions engagées et le résultat obtenu raconte quelque chose de la maîtrise que vous avez de votre activité. C’est exactement ce que cherchent ceux qui vous interrogent.
Le bénéfice interne, qui ne dépend d’aucune directive
Il reste une raison de mener ce travail même sans obligation ni client exigeant. Les indicateurs sociaux et de sécurité sont des indicateurs de fonctionnement. Un absentéisme de courte durée qui grimpe sur une équipe, un turnover concentré sur un atelier, des accidents répétés sur le même geste : ce sont des signaux de performance avant d’être des lignes de reporting. Les entreprises qui les suivent sérieusement finissent rarement par le regretter, quel que soit l’état du droit européen l’année suivante.
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